Pauline Deltour, un design d’une élégante efficacité
Pauline Deltour distille un inventaire de lignes claires au service de marques comme Discipline, Muji, Lacie, Alessi, Lexon ou Puiforcat.

Juin 2013 – rue du Faubourg Saint-Martin : en observant le calme envahir son studio, qui ne comprendrait pas que l’atout majeur de Pauline Deltour est cette force tranquille, sereine, soufflant jusqu’aux formes de ses projets. “Je suis tombée sur le métier de designer par pur hasard, lorsque je me suis rendue en classe de première à un forum sur les métiers à Angers. Forum où exposait l’école de design de Nantes-Atlantique. Je m’étais jusque là initiée à la peinture lors de cours du soir mais les contours de ma vocation demeuraient encore flous. Le fait que le design soit une profession manuelle, proche de l’art, m’a attiré car la création y est à la fois ancrée dans la réalité, tout en restant technique et corrélée à une dimension industrielle qui me parlait. J’ai donc quitté Angers après mon bac pour intégrer la mise à niveau d’Olivier de Serres, où j’ai ensuite passé un BTS d’assistant en création industrielle. Après cet enseignement très académique, je suis arrivé en troisième année aux Arts Décoratifs. À une époque où mes connaissances en matière de design restaient plus qu’approximatives, j’ai alors eu la chance de rencontrer Konstantin Grcic, lors d’une conférence. En l’écoutant parler de son atelier, de ses maquettes, de sa façon de travailler, ma vocation est alors née”.
Les contenants “Tourné” et “Galbé” sur le plateau “Roulé”, collections pour Discipline (2013)
Née en Bretagne à Landerneau en 1983, diplômée de l’ENSAAMA en 2003 puis de l’ENSAD en 2007, la jeune designer n’a jamais oublié la baie de Brignogan et son Finistère natal. Une baie caressée de formes organiques, aux rochers suggestifs se dressant comme des anecdotes sur une langue de sable fin. Velours dans le regard, inutile de provoquer la toute jeune designer, qui écoutant entre deux coups de crayons les “Love Songs” de Vanessa Paradis, évoque de manière vitale sa passion absolue pour son métier. “Une semaine après son intervention, j’ai envoyé mon book à Konstantin Grcic qui m’a invité à effectuer un stage d’un an dans son agence de Munich durant toute ma quatrième année. J’ai alors bénéficié d’une chance inouïe. Chez Konstantin, on est tout de suite dans le vif du sujet, l’observation ne dure jamais longtemps. On fait beaucoup de recherches, de dessins, de maquettes, on puise dans l’existant, ce qui m’a permis de définir rapidement ma méthode de travail. J’y ai aussi appris qu’à chaque nouveau projet, rien n’est jamais acquis, rien n’est jamais garanti. Ce qui incite à repartir d’une page blanche pour réinventer tous les process. En donnant sans compter, j’ai aussi eu cette opportunité de voyager partout car Konstantin Grcic implique totalement ses collaborateurs. Avec son sens du partage, il ne dit jamais “Je” car il préfère le “Nous”. Cette expérience incroyable m’a permis en une année de travailler à ses côtés sur une chaise pour Vitra, une collection de sacs pour Muji, une exposition à Istanbul, et sur une tonne de projets divers et variés”.
Accessoires de bureau en aluminium extrudé. Process et usage (2011)
De retour de Munich pour préparer sa cinquième année, Pauline Deltour tente de ne pas perdre cette réalité de contexte acquise auprès du Maître. Elle choisit de travailler sur le fil métallique, dont elle maîtrise le langage et la technique depuis son séjour munichois. “J’ai souhaité comme projet de fin d’études ce travail sur le fil de fer parce que j’ai eu envie de propulser un matériau issu du monde industriel dans l’univers domestique. Mon projet de diplôme s’est transformé en une somme d’objets très industrialisés, générant des effets graphiques de croisillons uniques et des jeux d’illusions d’optique incroyables”. Tout juste diplômée des Arts Décoratifs, Pauline Deltour rejoint l’agence de Konstantin Grcic et travaille pour lui de Juin 2007 à Janvier 2009. Ce qu’elle qualifie encore aujourd’hui de “vraie école” sera pendant deux ans et demi son vrai tremplin. Méthode perfectionniste à souhait, concepts poussés jusqu’au bout de leurs limites, elle coud, travaille les proportions, les angles, apprend la communication nécessaire à l’existence des projets. Travailler pour Konstantin lui met également le pied à l’étrier auprès de certains éditeurs. Son projet de diplôme se transforme dès lors en une collection de corbeilles et égouttoir baptisée “A Tempo”. Une collection réalisée en fil d’acier inoxydable et produite en série par Alessi en 2009. Culpabilisant sur le fait que son travail personnel ne doive en aucun cas faire concurrence à son engagement chez Grcic, ne voulant ni travailler mal, ni travailler à moitié pour lui, elle décide de quitter Munich pour rejoindre Paris et ouvrir son studio.
Le processus de fabrication de l’égouttoir de la collection “A tempo”. Alessi (2010-2011) © Manuel Jarish
“Je ne cherche pas à signer pour signer, à unifier mon style sous une quelconque étiquette. Je cherche tout simplement à rendre les objets usuels astucieux et intelligents, beaux et économiques, en privilégiant coûte que coûte les matériaux et les techniques de production industrielle peu onéreuses. J’aime la simplicité des choses et particulièrement la notion de design accessible à tous, de design qui par son caractère inceptif convoque sa valeur dès son énoncé. Mon seul souhait est de donner naissance à des scénarios, des objets ayant une identité propre. Hier, aujourd’hui, demain, peu m’importe. J’avoue presque préférer le retour à la nostalgie que la course vers le futur. J’apprécie ce qui raconte ou contient une histoire ce qui me pousse à m’inspirer de pièces singulières, de fantômes que je chine dans les brocantes. Au final, seule compte la fonction”. À son retour de Munich, les certitudes vacillent pendant six mois. Pauline Deltour essaye de rejoindre plusieurs agences, travaille avec Cédric Martineau sur l’exposition itinérante célébrant les cent ans de Nivéa, tout en développant ses propres projets. Octobre 2010, elle fonde son studio parisien et se retrouve dans la foulée sélectionnée pour la Design Parade 6 à la Villa Noailles de Hyères où elle présente en juillet 2011, une collection d’accessoires de bureaux en aluminium extrudé. Dès lors, les projets s’enchaînent, mariant économie et usage dès le choix des matériaux qui composent ses meubles et objets. Ralliée à Anne-Laure Gautier – son acolyte des Arts-Déco – pour les scénographies et les concepts d’espace, elle remporte en duo un appel à projet lancé par l’équipementier de tennis Babolat pour le stand de cordage de raquettes durant Roland Garros. Repérée à Hyères par Renato Preti, commence alors l’aventure main dans la main avec la maison d’édition italienne Discipline.
Pauline Deltour et son “Tea for Two” conçu pour Discipline en 2013
“Je suis aujourd’hui plus à l’aise avec la petite échelle, plus facile à mettre en forme. Je me sens moins à même de développer, à modeler une pièce de mobilier. Je trouve ça beaucoup trop complexe. C’est aussi une logique de comprendre l’échelle d’un objet. J’aime l’inconnu, la sensation de vide à l’abord du projet. Car la logique se construit au fur et à mesure. De fait, lorsque Discipline m’a contactée, j’ai décidé de répondre à leur demande spécifique de travailler le cuivre à travers l’Art de la table. Comme chez Konstantin, je cherche beaucoup de références, j’analyse les techniques de fabrication, les artistes. J’ai beaucoup regardé le travail de Carl André, sculpteur spécialiste du cuivre et j’ai développé un plateau dans ce même matériau. Dans ce projet intitulé “Roulé”, j’ai tout de suite pensé à ces pots très classiques qu’on utilise pour la fabrication des confitures. Est né alors ce plateau entouré d’un ourlet exagéré, un cercle venant renforcer la plateforme et facilitant la manipulation et l’empilage. Sa forme élégante, ses bords arrondis et ses matériaux sophistiqués – cuivre et laiton – en font un ustensile luxueux, un simple objet de références croisées. Ce projet a été ensuite décliné pour le salon du meuble de Milan en table, monté sur un cylindre en bois clair”. De la table basse “Carousel” affichant magazines et livres dans des compartiments de tissus colorés Hallingdal (Kvadrat – 2012) à la collection “Galbé” (série de verres et de contenants en bois de frêne ou acajou naturel utilisables comme un ensemble ou en tant que pièces uniques), chaque processus de production s’adapte aux matériaux, jeu de lignes mises en valeur à travers les nervures du bois tourné. Entre la gamme d’accessoires de bureaux “Desktop Items” développée pour Muji et le prototype en cours d’édition d’un disque dur en mousse d’aluminium léger (Lacie – 2013), se nourrissant du travail hétéroclite du sculpteur anglais Tony Cragg ou des installations de l’artiste coréenne Haegue Yang, elle n’en demeure pas moins adepte d’un design radical, refusant tout aspect décoratif, obsédée par l’enjeu de toujours faire mieux.
La table basse “Carousel” et ses compartiments de tissus Hallingdal. Kvadrat (2012)
Passionnée de culture japonaise, sa collaboration entamée avec Japan Creative lui permet de réaliser un vieux rêve. À mi chemin entre le design culinaire et l’objet, sa “Sweet Collection” revisite les inénarrables bonbons dégustés de manière traditionnelle lors du rituel du thé vert. En plaques, sucrettes ou blocs, les célèbres Higashis et Namagashis fabriqués par Shibafune Koide se voient ainsi réinventés sous forme de nature et de paysages, de cartes postales où les couleurs se révèlent tout en profondeur à travers les strates de poudres. Nuages, écorces d’arbres, jardins de pierre épousent les lignes très graphiques d’un travail artisanal en 3D, transformant sucre, sirop d’amidon glutineux, agar et farine de riz gluant en formidables abstractions. Du modèle de sac en toile et cuir pensé pliable ou totalement carré pour être fonctionnel pour Discipline à sa table “Tea For Two” exposée à la boutique du Centre Pompidou dans le cadre du concept collectif “Nouvelle Vague” en septembre 2013, les créations de Pauline Deltour redessinent les contours du paysage domestique français. Sans métissage, sans tentative d’hybridation, juste focalisées sur l’usage essentiel et l’élégante efficacité.
Yann Siliec
Accessoires de bureau en aluminium extrudé. Process et usage (2011)
Accessoires de bureau en aluminium extrudé. Process et usage (2011)
La collection “A Tempo” pour Alessi (2010-2011)
La collection “Desktop items” réalisée pour Muji (2011)
La collection “Desktop items” réalisée pour Muji (2011)
La collection “Desktop items” réalisée pour Muji (2011)
Les contenants “Tourné” et “Galbé” sur le plateau “Roulé”, collections pour Discipline (2013)
Le processus de fabrication de l’égouttoir de la collection “A tempo”. Alessi (2010-2011) © Manuel Jarish
Le processus de fabrication de l’égouttoir de la collection “A tempo”. Alessi (2010-2011) © Manuel Jarish
Le processus de fabrication de l’égouttoir de la collection “A tempo”. Alessi (2010-2011) © Manuel Jarish
Le processus de fabrication de l’égouttoir de la collection “A tempo”. Alessi (2010-2011) © Manuel Jarish
Les maquettes de la “Sweet collection” pour Japan Creative (2013), production Shibafune Koide
Les maquettes de la “Sweet collection” pour Japan Creative (2013), production Shibafune Koide
Pauline Deltour et son “Tea for Two” conçu pour Discipline en 2013
“Aliasing”, un miroir sur une structure métallique (2013) © Samuel Lehuédé
La table “Aliasing”, verre imprimé sur structure métallique (2013)
La table basse “Carousel” et ses compartiments de tissus Hallingdal. Kvadrat (2012)
“Zipper and Metalfittings” réalisé en collaboration avec Ayzit Bostan. Bree (2010)
“Zipper and Metalfittings” réalisé en collaboration avec Ayzit Bostan. Bree (2010)
“Zipper and Metalfittings” réalisé en collaboration avec Ayzit Bostan. Bree (2010)
Pauline Deltour à Paris, juillet 2013 © Terry Hash
Pauline Deltour à Paris, juillet 2013 © Terry Hash
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