Neri&Hu, nouvelle esthétique chinoise
Lyndon Neri et Rossana Hu conjuguent depuis 10 ans architecture et design portés par la modernité et l’énergie symbolisant la Chine d’aujourd’hui.

En annonçant d’emblée qu’ils sont tous deux aux antipodes du feng shui mais “chinois autrement, en jouant par exemple sur les interactions entre l’espace public et l’espace privé, à l’image des Shanghaïens qui font sécher leur linge à même les rues”, Lyndon Neri et Rossana Hu revendiquent une indépendance d’esprit. À la tête d’une agence effervescente regroupant pas moins d’une centaine de personnes, les architectes-designers les plus en vue de Shanghai signent simultanément et aux quatre coins du globe, une galaxie d’objets et bâtiments, passant avec la même dextérité d’une maison à Singapour à un hôtel à Londres, d’un penthouse à Mexico, d’un chai à Bordeaux à un cimetière aux Philippines. Au regard de leur villa des années 30 plongée dans un quartier résidentiel de la mégalopole, le parcours de ces créateurs brille à l’instar de l’image de la Chine contemporaine. Une Chine ébouriffante et atomique, s’installant avec évidence comme le pont nécessaire et ouvert sur les générations futures. À seulement quelques blocs de leur maison privée, leur quartier général intitulé NHDRO (Neri&Hu Design and Research Office) bouillonne sur quatre étages derrière une façade noire corbeau. Au sein de leur fief regroupant leur agence d’architecture et leur label Design Republic, les Neri&Hu agissent comme des poissons dans l’eau, jonglant de l’architecture au mobilier jusqu’à l’édition en propre d’objets design.
Les fauteuils “Spun” de Thomas Heatherwick édités par Magis sur le toit-terrasse de l’hôtel Meridien à Zhengzhou en Chine © Pedro Pegenaute
“Nous aurions pu nous installer à Pékin, ville du pouvoir ou à Shenzhen, plateforme de commerce. Or nous avons préféré Shanghai pour sa capacité à transformer et à accompagner l’histoire de demain”. Avant de rapatrier leur talent et d’organiser leur retour aux origines, les Neri&Hu se sont rencontrés en Californie du Nord, sur les bancs de Berkeley aux États-Unis. Diplômés d’un bachelor en Architecture dans cette même université, d’un master en architecture à Harvard pour lui et d’un master en architecture et urbanisme à Princeton pour elle, le duo aujourd’hui en couple à la ville comme au bureau a fait ses premières armes à New York conjointement. Tous deux sont pourtant nés en Asie, Lyndon à Cébu, une petite île des Philippines, et Rossana à Kaohsiung, au sud-ouest de Taïwan. Ajouté à leurs origines, ils ont en commun d’être issus de la diaspora ayant fui la Révolution Culturelle chinoise. Tout un symbole en soi, qui les a forcément conduits à digérer les terres de l’enfance ailleurs, avant de se réconcilier avec leurs racines. “Après un an à travailler à Shanghai comme directeur de la région Asie pour Michael Graves & Associates, nous avons tous deux constaté que cette ville était à un tournant pour le pays” déclare Lyndon Neri. “Tout changeait alors à une vitesse astronomique et Shanghai s’est révélée être non seulement la ville où nous pourrions créer notre marque (ndlr Design Republic), mais également l’endroit idéal pour accueillir nos expérimentations en matière d’architecture et de design. Retourner au pays induisait de revenir là où la culture chinoise était dominante. Au lieu de tirer à boulet rouge sur le pays et de le critiquer, nous nous sommes également convaincus positivement que nous devions participer à la naissance et au renouveau de son design contemporain. Ce qui relève quelque part d’une évidence, puisque la Chine incarne l’Histoire en mouvement”.
La boulangerie “Farine” à Shanghai. Architecture et identité visuelle signées Neri&Hu © Shen Zhonghai
Fondée en 2004, leur agence pratique aujourd’hui la conception architecturale de manière transversale et interdisciplinaire. Composée de collaborateurs multiculturels parlant plus de trente langues, la diversité de l’équipe renforce leur volonté initiale de base : celle de répondre, dans un monde global et intégrant les disciplines, à un nouveau paradigme de l’architecture. Empreinte d’un patrimoine propulsé et réinterprété à l’échelle moderne, cette vision collective adopte tous les critères répondant à une contemporanéité pondérée par l’héritage. Qu’il s’agisse d’architecture à l’échelle internationale, d’architecture intérieure, de design produit et de design graphique, leurs sources d’inspirations multiples s’avèrent ainsi poreuses, défiant l’étanchéité des frontières et des cultures distinctes. “Nous sommes influencés par le quotidien, le banal et l’ordinaire, et bien évidemment par le tissu même de Shanghai, une ville où les activités quotidiennes dans et autour de la ville ne cessent d’évoluer. L’architecture traditionnelle occidentale forme la base de notre éducation, mais culturellement nous sommes profondément chinois. Beaucoup de nos influences viennent directement de nos origines. Nous aimons également examiner la culture locale de l’endroit où nous construisons, où se situent nos différents projets. Dans notre registre de références, nous respectons tout particulièrement Carlo Scarpa pour son sens du détail, Louis Kahn pour sa sensibilité tectonique et Adolf Loos pour son sens de l’articulation spatiale. En terme de conception d’objets et de produits design, nous avons toujours admiré Achille Castiglioni”.

Le magazine trimestriel “Manifesto”, édité par Design Republic, la marque de Neri&Hu
Références et acteurs d’une nouvelle esthétique moderne chinoise, les Neri&Hu cherchent non seulement à décloisonner les disciplines mais également à évoquer le changement, à travers leurs recherches sur des matériaux de première qualité et issus de l’artisanat. Pour la plupart fabriqués à la main, leurs créations répondent et s’adressent autant aux clients des ruelles de Shanghai qu’à une clientèle internationale férue de savoir-faire ancestraux revus à l’heure de l’innovation industrielle. Et lorsqu’on leur demande leur avis sur la perception ou l’avenir de la création chinoise, leur franchise parle sans détours : “La création chinoise est aujourd’hui infiltrée par l’énergie mondiale et fortement influencée. Son taux d’absorption est extrêmement élevé. Le problème inhérent à ce phénomène est que les gens ne sont plus assez critiques face à ce qu’ils voient et utilisent. Ils ne font presque plus la différence entre le bon et le mauvais, entre ce qui est approprié et ce qui ne l’est pas. Mais nous ne pouvons nous voiler la face : le marché et le potentiel de la conception en Chine est aujourd’hui illimité.
Le showroom Camper ouvert en 2013 à Shanghai © Shen Zhonghai
Les designers chinois ne doivent cependant pas se laisser envahir par la confiance. Le monde a aujourd’hui les yeux tournés vers nous, mais cette mode s’évanouira et nous serons dès lors jugés sur ce que nous valons vraiment. En ce sens, la présence d‘architectes comme Herzog & De Meuron et Rem Koolhaas est motrice pour notre pays. Ils nous empêchent de nous endormir sur nos lauriers et de rester tournés vers nous-mêmes. Nous devons être aussi bons que n’importe quel autre pays, tout en gardant notre humilité.”. À l’image de leur service à thé fait en glaise de Yixing (typique de cette ville de Jiangsu), les Neri&Hu sont particulièrement adeptes des matières naturelles comme l’argile, le bois et également le bambou, utilisé dans le processus de tissage de la lampe “Emperor” dessinée pour Moooi. Au-delà de la recherche sur les matériaux, leurs projets possèdent, à l’instar de ce luminaire, une puissance narrative de départ. Un luminaire tiré de l’imaginaire d’un empereur asiatique qui aurait reçu en cadeau un rossignol, et qui hypnotisé par ses charmes, l’aurait placé à côté de lui dans une majestueuse cage de bambou afin d’entendre son chant magique depuis les chambres de son palais.
La lampe “Emperor” éditée chez Moooi
“Nous sommes encore trop jeunes pour avoir un langage distinct, mais nous pensons qu’il est important d’expérimenter et d’explorer différentes idées de design. Il y a certes des questions que nous explorons continuellement comme la superposition, la transparence, la texture, le cadrage et la matérialité. Notre philosophie commence toujours par un concept sous-jacent. Un concept fort derrière chaque projet évite toute gratuité et toute fatalité. Quelle que soit la nature de notre travail, nous opérons toujours ensemble, en équipe. Si la plupart des informations sont partagées, nous travaillons de manière organique en fonction du temps, de la disponibilité et de notre intérêt. Nous avons des forces différentes qui permettent par complémentarité de remédier aux faiblesses de l’autre”. De la personnification intelligente de la simplicité de la vie rurale que l’on retrouve dans les tabourets “Common Comorades” (conçus pour Moooi), à leur réinterprétation de la célèbre chaise Thonet en “Duet Chair” pour De La Espada, le design pratiqué par Neri&Hu relève le défi du palimpseste de codes. Représentation abstraite d’un symbole de bon augure peuplant les intérieurs chinois, la collection “Lianou” (toujours signée pour De La Espada) inclut des tables d’appoint en fibre de verre laquée noire ainsi que des tabourets et sofas à pied en bois. Tous sont nés d’une provocation culturelle, tout en étant basés et dérivés d’un mantra de savoir-faire artisanal.
La chaise “Duet” pour De La Espada
Dans un registre identique, le fauteuil “Sedan” créé pour ClassiCon réinvente le mythe de la chaise à porteur. Bien que proposant le nec plus ultra en matière de confort, le fauteuil est tout sauf un objet immobile et lourd, mais plutôt une pièce légère et flexible, disponible en versions monochromes et bicolores, avec ou sans rembourrage. Du fait que la tradition du design soit moins forte dans leur pays, la liberté d’inventer et d’expérimenter semble guider et challenger le duo. En témoigne leur marque d’édition en propre baptisée “Design Republic” et présentée dans leur flagship monumental installé sur le Bund. Conçue comme une plateforme présentant des objets créés par les plus grands designers étrangers ainsi que leurs propres créations, leur intention en ouvrant cet endroit n’était pas uniquement de vendre mais plutôt d’éduquer le public. Une opération réussie puisque les écoles de Shanghai convient aujourd’hui leurs élèves à visiter la boutique et bien qu’ils n’achètent rien, ceux-ci sortent inspirés par ce qu’ils ont découvert et vu.
“Design Commune”, un ensemble d’espaces comportant magasins, showrooms, salles de réception, ainsi que le nouveau flaship de leur marque “Design Republic”
Aussi habiles dans la démonstration à petite échelle du design que dans les grands espaces, les Neri&Hu sont aujourd’hui reconnus pour leurs architectures sans concession et néanmoins époustouflantes. Des 1000m2 du restaurant “Mercato” signé pour le grand chef Jean Georges Vongerichten (2014) aux 3000m2 du “boutique-hôtel Waterhouse” (2010), leurs réalisations reposent sur un concept de rénovation et sur un contraste entre l’ancien et le nouveau. Interrogations contextuelles, jeux de superpositions, d’hybridations, d’imbrications et de transparence, leurs concepts architecturaux voyagent à travers la planète, toujours chics et chocs, prestigieux tout en restant sincères. Invités à concevoir la “Maison Idéale – Das Haus” lors du salon IMM de Cologne en janvier 2015, les Neri&Hu présentaient ainsi leur vision intègre de l’habitat du futur. Leur projet intitulé “Memory Lane” ressemble à la synthèse de leur somme de préoccupations. À l’image d’une cage métallique truffée de microarchitectures, ils souhaitent remettre en question la compréhension de la maison, le fait d’y être et de transmettre aux visiteurs une autre perspective en les laissant libre de toute expérience. “Conçu comme un musée des rituels de vie, notre projet Das Haus se veut une interrogation sur l’espace de vie d’aujourd’hui. Nos maisons sont-elles des refuges ou des prisons ? Nous pensons que trop de meubles aujourd’hui sont traités comme des objets de design plutôt que comme des articles pensés pour un usage quotidien. Cela soulève donc la question de savoir si nos meubles sont faits pour durer”.
La maquette de la Das Haus pour l’imm Cologne
Fort en thème et dans toutes les matières, Lyndon Neri confie pourtant au détour d’une anecdote la force de leur équipe et ce qui sans doute les différencie des autres : “Rossana agit plutôt comme un concepteur masculin. J’apporte de mon côté une part de féminité. Sa conception est plus sévère, plus difficile quand moi je vais agir plus dans le détail. Rossana n’a aucune crainte à laisser une certaine forme de laideur s’exprimer, si le concept est fort. Pour moi, la condition préalable est qu’il soit beau à regarder”. Au regard de leur ascension fulgurante et incontestablement méritée, Neri&Hu filent droit vers les étoiles, fidèles aux mots d’Antoine de Saint-Exupéry qu’ils affichent en guise de philosophie sur la page d’accueil de leur site internet. “Nous ne demandons pas à être des êtres éternels, nous demandons seulement que les choses ne perdent pas tout leur sens”.
Yann Siliec
Rossana Hu et Lyndon Neri du studio Neri & Hu
L’agence Neri&Hu à Shanghai
Les assises de la collection “Common Comrades” pour Moooi
La boulangerie “Farine” à Shanghai. Architecture et identité visuelle signées Neri&Hu © Shen Zhonghai
Le canapé “Solo” pour Neri&Hu
Les cartes et badges du restaurant The Commune Social à Shanghai par Neri & Hu
La chaise “Duet” pour De La Espada
Une chambre de l’hötel Waterhouse à Shanghai © Derryck Menere
La collection d’accessoires pour le thé “Zisha Tea” pour Neri&Hu
“Design Commune”, un ensemble d’espaces comportant magasins, showrooms, salles de réception, ainsi que le nouveau flaship de leur marque “Design Republic”
“Design Commune”, un ensemble d’espaces comportant magasins, showrooms, salles de réception, ainsi que le nouveau flaship de leur marque “Design Republic”
L’entrée de l’agence Neri&Hu à Shanghai
Le fauteuil “Sedan” édité par ClassiCon
Les fauteuils “Spun” de Thomas Heatherwick édités par Magis sur le toit-terrasse de l’hôtel Meridien à Zhengzhou en Chine © Pedro Pegenaute
Dans les espaces privés du restaurant japonais de l’hôtel Meridien à Zhengzhou en Chine © Pedro Pegenaute
L’hôtel Waterhouse, situé sur le Bund à Shanghai
L’identité visuelle du bureau Camper à Shanghai
La lampe “Emperor” éditée chez Moooi
Lyndon Neri © Pedro Pegenaute
Le magazine trimestriel “Manifesto”, édité par Design Republic, la marque de Neri&Hu
La maquette de la Das Haus pour l’imm Cologne
Le meuble “Trunk Tall” pour De La Espada
Le restaurant Le Mercato
Le restaurant italien Mercato, situé sur le Bund à Shanghai
Rossana Hu © Pedro Pegenaute
Le showroom Camper ouvert en 2013 à Shanghai © Shen Zhonghai
Les tabourets de la collection “Extrude” pour Neri&Hu