Le festival de résidences ¡ Viva Villa ! à la croisée de toutes les frontières

Depuis le 29 septembre et jusqu’au 7 octobre a lieu, à la Villa Méditerranée à Marseille, le festival de résidences ¡ Viva Villa !. Au cœur de cette seconde édition, la thématique des « Frontières ».

Villa Méditerranée © Franck Pennant_Photo Région

Si ¡ Viva Villa ! a été initié par les trois résidences françaises à l’étranger – la Villa Médicis à Rome, la Casa de Velázquez à Madrid et la Villa Kujoyama à Kyoto –, il s’agit, plus largement, d’un festival de résidences (le premier et le seul à l’heure actuelle), valorisant par une exposition, des rencontres, tables-rondes, concerts, performances et lectures, toute la diversité et la richesse de l’offre française, au sein de son territoire comme en dehors. L’enjeu implicite ? Apporter des éléments de réponse à la question : « À quoi servent les résidences ? ».

Mathieu Peyroulet-Ghilini

Les deux commissaires du festival, Cécile Debray (directrice du musée de l’Orangerie) et Federico Nicolao (ancien pensionnaire de la Villa Médicis et notamment ancien directeur de programme au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris), ont choisi d’orchestrer la programmation autour de la thématique des « Frontières ». Ou, devrait-on préciser, de leur porosité voire de leur absence. À commencer par celles qui séparent traditionnellement les disciplines du champ de la création.

 

Claire Lavabre © Claire Lavabre

Contamination réciproque

Dans toute la programmation, arts plastiques, architecture et design se trouvent en effet entremêlés à bien des égards. Au sein de l’exposition, le designer Mathieu Peyroulet-Ghilini dévoile par exemple ses observations photographiques du tissu urbain japonais. Il les présente aux côtés de dessins de formes, inspirées de cet ordonnancement anarchique qui l’avait tant frappé lors de son séjour à la Villa Kujoyama. Cet enchevêtrement de pratiques est familier à une autre résidence qu’il a fréquentée : le CIRVA (Centre international de recherche sur le verre et les arts plastiques), qui a toujours choisi de décloisonner la création. Sa directrice, Isabelle Reiher, explique : « Lorsqu’on parle de résidence artistique, cela inclut pour nous plasticiens, designers et architectes. On oublie souvent que le design est à la croisée de nombreuses disciplines. D’ailleurs, aujourd’hui, on parle plutôt d’un design d’attitude que d’un design d’objet pur ».

Laureline Galliot

La contamination réciproque du design par les arts plastiques se manifeste autant dans l’allure des objets produits, à l’image des prototypes de Claire Lavabre, à mi chemin entre luminaires et mobiles, entre fonction et ornement, que dans leur présentation. Ainsi de Laureline Galliot (cf. Intramuros N°194) qui montre au visiteur son « Lotus » abouti, en impression 3D, mais aussi une bâche tendue sur laquelle sont imprimées des captures d’écran de différentes étapes du projet.

 

Fusion des genres

Les frontières avec l’architecture et l’urbanisme se brouillent aussi, et en premier lieu dans la relation œuvre plastique/sujet d’étude, qu’incarnent les vidéastes Ila Bêka et Louise Lemoine (en 2008, ils avaient déjà dressé un portrait vidéo décalé d’une maison de Rem Koolhaas). Avec ici « Homo urbanicus », une installation de six films de 45 minutes tournés à Naples, Rabat, Saint-Pétersbourg, Tokyo, Kyoto, Séoul et Bogota, les deux artistes dessinent « les contours de la ville selon une géographie sentimentale ».

Marc Leschelier va plus loin encore dans la fusion des genres. Pour lui, « l’architecture synthétise les autres arts et s’en inspire ». Comme Hundertwasser (dans Manifeste de la moisissure contre le rationalisme dans l’architecture), il milite pour « la réunification de la trinité architecte/maçon/habitant », afin que l’architecture soit « une matière plastique et une construction sculpturale ». Sa période de résidence à la Villa Médicis l’y a aidé car, pour un architecte, elle est synonyme d’obligation à « être dans la proposition et non plus dans la réponse » (à une commande). « Circus Aedificare », l’une des dix maquettes qu’il a réalisées à Rome, relève d’un processus spontané, « un concept qui n’existe pas en architecture » : il s’agit d’une machine de production autonome qui projette de la matière autour d’elle, sans plan. Une sorte de chantier potentiellement perpétuel et sans forme prédéterminée. « S’il y a bien un moment en architecture où tous les arts coexistent, c’est celui du chantier. D’ailleurs, un chantier ressemble à l’atelier d’un sculpteur », commente l’architecte.  D’où son intérêt pour ce qu’il appelle « la pré-architecture ».

Marc Leschelier

Les œuvres de Marc Leschelier sont exposées dans la section « Archéologies futures » du parcours qui rassemble aussi les saisissantes photographies « Concrete Mirrors » de David De Beyter, savante orchestration d’éléments architecturaux familiers mais non reconnaissables, dans des paysages lunaires, ou encore les édifices imaginaires d’Amélie Scotta qui, à la mine de plomb et sur de monumentaux rouleaux de papier, donne vie à des châteaux d’eau-montgolfières et autre centrale thermique panthéonique.

David De Beyter

 

Zone de libre échange

Bien sûr, la thématique des frontières a également été explorée plus littéralement, dans son acception géographique. Au cours d’une table-ronde sur les résidences de la région Sud et leur ouverture sur l’Europe, Isabelle Battioni et Ilinca Martorell, représentantes de l’Association des Centres Culturels de Rencontre (ACCR), ont par exemple présenté deux programmes de résidence du réseau : « Odyssée » qui s’adresse aux artistes étrangers et « NORA » aux artistes réfugiés. Plusieurs intervenants ont par ailleurs insisté sur l’importance des échanges avec des résidences hors de l’Hexagone, comme la Chartreuse à Villeneuve lez Avignon qui a mis en place des « bourses de réciprocité » permettant à des résidents français de séjourner au Québec et dans plusieurs pays d’Afrique, et inversement.

Amélia Scotta et David de Beyter

Ces moments d’échanges et de débats furent aussi l’occasion de remettre en perspective les frontières, entendues comme « limites », du concept même de résidence. Thomas Schlesser, directeur de la fondation Hartung-Bergman qui accueille ponctuellement des artistes en dialogue avec des historiens de l’art, a soulevé la problématique de la « bourse » de résidence, notion juridiquement inexistante car ne relevant ni d’une rémunération dans le cadre d’un contrat de travail traditionnel, ni du droit d’auteur. Un artiste de l’assistance, au cours d’une autre table-ronde, a quant à lui questionné l’avenir nomade des créateurs, confrontés à des difficultés économiques et immobilières – pour vivre de son art, encore faut-il pouvoir produire dans un atelier – et qui trouvent dans la succession de temps de résidences des solutions provisoires mais guère viables à long terme. L’architecte Odysseas Yiannikouris, pensionnaire 2017-2018 de la Villa Médicis, a questionné la pertinence de la « non-obligation de résultat » dont se targue la majeure partie des structures d’accueil, alors même que leurs résidents ne demandent qu’à être sollicités. Car pour un plasticien comme pour un designer ou un architecte, une résidence est avant tout un outil d’insertion ou de réinsertion. C’est pourquoi, comme l’a souligné Sumiko Oe-Gottini de la Villa Kujoyama, « il ne s’agit pas seulement d’une période d’accueil mais aussi d’un accompagnement, avant, pendant et après ». En d’autres termes, la création et l’entretien d’un réseau, un réseau de résidences et de résidents dont le festival ¡ Viva Villa ! tend à consolider les fondations.

Odysseas Yiannikouris

 

 

 

Anastasia Altmayer

 

* appel à candidatures pour les résidences design 2019 au CIRVA jusqu’au 30 octobre