Jaime Hayon, designer fantaisiste
Jaime Hayon, designer espagnol et fantaisiste, signe des créations pour BD Barcelona, Fritz Hansen, Baccarat, Cassina, BMW, Magis…

Chef de file d’une génération de designers affranchis, capables de revendiquer le retour au style comme une signature singulière et unique, Jaime Hayon a lui-même du mal à se portraiturer. Et à qualifier un design, empreint d’étrange et de beauté, de formes et de fonctionnalités. Décomplexé du discours, il évoque d’emblée un puits d’inspirations plurielles, allant de Jeff Koons à Salvador Dali en passant par ses confrères maestros (Jasper Morisson pour son minimalisme et sa radicale acuité – Joseph Hoffman, créateur de la Sécession Viennoise et digne représentant de la charnière entre l’Art Nouveau et l’Art Déco). Rien d’étonnant à voir dans cette référence la ligne forte du flamboyant Hayon, créateur insatiable et drôle, avant tout amuseur amusant. Et surtout amusé.
Des études de couleurs pour la collection de vases “Crystal Candy” pour Baccarat
Raconter Jaime Hayon, le peindre dans son jus pour en extraire le sens, induit de s’abandonner à la vie et à sa philosophie : “Je suis né à Madrid en 1974, à l’heure d’une Espagne postfranquiste, extrêmement optimiste et pleine de positivité. Ma famille, juive sépharade mais libérale, m’a inculqué la liberté de penser et d’agir, en restant en éveil, curieux et avide de découvertes. L’envie de devenir designer s’est présentée lors d’un séjour d’un an aux États-Unis. Alors âgé de 16 ans, j’ai saisi l’opportunité de rencontrer un certain nombre de gens qui étaient liés à l’Université Californienne de Pasadena. Les mêmes qui me détectant artiste m’ont alors conseillé de me confronter au champ tridimensionnel. De retour en Espagne pour suivre mes études supérieures, je me suis donc inscrit dans une école qui inaugurait une section consacrée au design industriel. J’y ai découvert une scène très ouverte. Je n’étais pas passionné de design pour apporter une réponse à une problématique. Ma volonté était à l’origine de créer de belles pièces en 3D. Après une dernière année d’étude aux Arts Décoratifs à Paris, j’ai rejoint l’Italie en 1996. L’Espagne était déjà en crise et il était hors de question pour moi d’y retourner. J’ai donc choisi de rejoindre la Fabrica, le centre de recherche en communication du groupe Benetton, initié par le photographe Oliviero Toscani”. Jusque-là concentré sur l’organisation d’expositions et la production de films, Jaime Hayon ne se démonte pas et propose derechef de créer un département Design. Devenant à 22 ans le directeur artistique de ce département, l’histoire du designer-artiste se met en marche et ne cesse de défricher l’Europe. Jaime l’avoue sans sourciller “Je suis espagnol par mes gènes. De ces racines solaires, j’ai la passion, voire la folie d’un Gaudi même si j’ai construit ma grammaire, mon langage ailleurs, sur les routes d’un monde qui n’a pour seule contrainte que celle que l’on se crée. J’ai toujours envisagé le design comme une discipline ouverte, profondément positive. J’ai tâtonné au début entre le fonctionnel et le formel, puis je m’en suis remis à ma propre philosophie de vie. Au fur et à mesure de mes rencontres m’est apparue une solution un peu hybride entre le design expressif, qui est joyeux et généreux sans oublier d’être fonctionnel. Lorsqu’on essaye de me cartographier aujourd’hui, je me sens à la fois designer très artiste, mais en même temps profondément designer lorsque l’on me regarde simplement comme un artiste. Le design est une plateforme de réflexion qui analyse nos mœurs et qui trouve les méthodes pour donner forme et émotion au projet, dans le respect de la fonction. Le design, beaucoup plus direct aujourd’hui, possède une densité culturelle car il doit durer, être bien fait, relever d’une expérimentation permanente tout en restant beau”.
Jaime Hayon et sa série de vases “Gardenias” pour BD Barcelonaxil
En fondant son studio à Trévise aux débuts des années 2000, Hayon met en pratique son appétit de découvertes, sa curiosité XXL qui le conduira jusqu’à Londres, avant de se réinstaller récemment au Pays et de baser son agence à Valence où il travaille et vit. Tout en conservant son antenne italienne et en dirigeant à distance un petit bureau couvrant ses collaborations asiatiques depuis Aoyama-Tokyo, le designer espagnol signe depuis 15 ans un livre en écriture perpétuelle. Un livre en forme de petit traité de l’objet, où les chimères côtoient les corps étrangers, où l’onirisme latin s’enivre du minimalisme scandinave. Et où le maître mot plaisir se retrouve de la gestation de l’idée à sa matérialisation en dur, créations défiant à chaque fois les rêves. Après avoir séduit ses concitoyens ibériques (ArtQuitect, BD Barcelona, Lladro, Bossa Design, Metalarte), Jaime Hayon est aujourd’hui abondamment signé. Pour exemple, son travail avec Fritz Hansen lui permet depuis sept ans de repenser l’habitat global et de réfléchir la manière selon laquelle les choses doivent être produites en fonction de notre époque, en pensant au prix, à la construction, à l’écologie. Volubile et prolixe, adorateur de la technologie lorsqu’elle est bien utilisée, Hayon est par-dessus tout un jongleur, un fantassin subtil de la créativité.
Le fauteuil “Ro” pour Fritz Hansen
“Je suis dans l’exil complet. J’ai choisi de vivre où je voulais car on peut vivre n’importe où aujourd’hui. J’ai tellement bougé au fil de ma carrière que certains ne savent plus vraiment où j’habite. Si l’économie du pays n’est pas bonne, j’admire le fait que l’Espagne, quand il y a crise, déploie toujours de nouvelles énergies afin de changer la donne, d’insuffler ce vent de nouveauté, car les Espagnols veulent rêver et aller ailleurs. En cela, Valence me convient car son chaos me stimule plus que des villes belles et organisées. J’ai besoin de la mer, de m’asseoir dans un bar anonyme, de me mettre sous un parasol le matin avec mes carnets de croquis et un excellent café. Je commence à travailler à l’aube avec l’Asie et je finis mes journées en connexion avec les États-Unis. Le marché espagnol n’est pas bon en ce moment mais le pire est passé. Les choses sont en train de s’arranger”. Dessinateur insatiable, Jaime Hayon a fondé sa carrière sur l’observation, inspiré par les choses les plus banales de la vie. En ce sens, il aime citer comme ouvrage favori l’encyclopédie du Larousse illustré. Car ouvrir une page au hasard et voir une image s’avère toujours stimulant comme point de départ de la réflexion. Du sport aux Indiens, tout peut déclencher un processus de création avant même de penser à la matière, au processus industriel, aux conversations avec les entreprises. De sa réinvention de la chambre 506 créée en 1958 par Arne Jacobsen pour l’emblématique Radisson Blu Royal Hôtel de Copenhague à son travail tout en minutie sur la collection “Frames” signée pour la petite société valencienne Expormim, le designer nomade s’avère aussi à l’aise dans le narratif que le contemplatif, le confort et la flexibilité.
Le canapé “Vico” pour Cassina
Après avoir terminé la boutique Nirav Modi à New Delhi, lancé sa nouvelle collection de montres “Monochrome” pour la marque horlogère suisse Orolog, signé des boutiques Camper à travers le monde et créé des bestiaires pour la cristallerie Baccarat, Jaime Hayon imagine à l’heure actuelle un hôtel à Madrid et tourne à vive allure en prévision du Salon du meuble de Milan 2015 (rare Furniture Fair ayant valeur à ses yeux car “la ville se transforme au-delà du salon et se met à vibrer de créativité…”). Il y a présenté sa première chaise en plastique conçue pour Magis, une bergère, petite table et lampe pour Ceccotti. Dans le registre de la haute-technologie, il a révélé en avant-première mondiale son mini-engin pliable roulant à 20km/h imaginé pour la marque BMW Mini. Réflexion sur l’urbain, sur les lumières et les insignes de la ville, ce travail de prototype était montré à travers une installation artistique qui lui ressemble. Au-delà d’une production toujours ludique, drôle et décalée, son projet du moment le plus cher relève de sa sphère privée et concerne la réhabilitation de sa future maison située à 10 minutes de Valence. Dans un ouvrage classique datant de 1905 et acheté à l’état de ruine, il travaille avec sa femme sur une architecture très simple, basée sur l’idée d’ombres et lumières créées à travers un jeu de courbes et d’angles droits. Hommage à ses racines méditerranéennes, ce projet s’avère bien plus symbolique en soi, puisqu’il y voit la création d’une fondation parentale, leg de l’histoire familiale pour ses propres enfants.
Une esquisse de l’installation de Jaime Hayon pour Mini au Salon du Meuble de Milan en avril
Sans jamais oublier d’où il vient, Jaime Hayon fait partie aujourd’hui de ces rares personnes capables de faire plus que de dire, et d’insuffler joie et humour à la création. Fait suffisamment rare pour être souligné, et en total symbiose avec un personnage haut en couleur, homme de conviction et d’action, incapable de parler de ses rêves de designer mais capable de rêver de ses belles tomates, de son vin et des saucissons qu’il produit. Lorsque les choses annexes deviennent connexes, Hayon sait toujours s’en inspirer, préférant toujours regarder autour et ailleurs que dedans.
Yann Siliec
La collection de luminaires “Aballs” pour Parachilna
Une esquisse de l’installation de Jaime Hayon pour Mini au Salon du Meuble de Milan en avril
L’aménagement de la boutique Camper à Tokyo
Le canapé “Vico” pour Cassina
Le canapé “Vico” pour Cassina
Au sol, un des motifs de carreaux de carrelage dessinés par Jaime Hayon pour Bisazza
La chaise “Piña” pour Magis
Des esquisses de la collection “Aballs”
Le fauteuil “Catch” pour & Tradition
Le fauteuil “Ro” pour Fritz Hansen

Jaime Hayon et sa série de vases “Gardenias” pour BD Barcelona
Un vase de la collection “Grid” pour Gaia & Gino
La lampe “Candy” pour Baccarat
L’extérieur de la boutique Lladró à New-York
Des montres de la marque Orolog, lancée par Jaime Hayon
Des montres de la marque Orolog, lancée par Jaime Hayon
La collection “Réaction poétique” pour Cassina
Le prototype d’un projet de smartphone pour la marque japonaise AU
Le prototype d’un projet de smartphone pour la marque japonaise AU
La table “Analog” pour Fritz Hansen
Un vase de la collection “Crystal Candy” pour Baccarat
Des études de couleurs pour la collection de vases “Crystal Candy” pour Baccarat
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